L´HISTOIRE DES ANGES

HIC SAPIENTIA EST : QUI HABET INTELLECTUM COMPUTET NUMERUM BESTIAE NUMERUS ENIM HOMINIS EST ET NUMERUS EIUS EST SESCENTI SEXAGINTA SEX

SANCTA ECCLESIA CATHOLICA

 

L’histoire des anges

La chute des anges et ses conséquences pour l’humanité

Causes et effets

[Note du traducteur : Le contenu de la présente publication est une adaptation de textes tirés du livre de Marie de Jésus d’Agréda « La Cité mystique de Dieu » ou « Vie de la très sainte Vierge Marie » , traduit de l’espagnol par le P. Croset (7 vol., Paris, 1862, éd. Bossuet). Il s’agit de révélations divines que Marie d’Agréda, religieuse espagnole, a reçues dans la seconde moitié du 17. siècle. Le choix et l’agencement desdits textes provient d’une brochure intitulée « Die Geschichte der Engel », éditée en 2004 (en allemand) par Monsieur Lukas Wagner, Utting, Allemagne.]

Avant-propos

Les textes publiés ici sont particulièrement appropriés pour nous faire comprendre quel est le sens véritable et le but réel de la vie humaine, et ils n’ont en rien perdu de leur actualité. On y apprend comment et pourquoi a eu lieu la chute de celui qui fut le prince de tous les anges, Lucifer, et de sa suite.

Les hommes sont destinés, s’ils surmontent leurs épreuves, à prendre au ciel les places vides que les mauvais anges ont perdues à jamais. Mais depuis l’aube des temps, Satan, par esprit de vengeance contre Dieu et par jalousie vis-à-vis des hommes, cherche de toutes ses forces à empêcher la réalisation du plan divin. C’est là la raison du combat sans merci que Satan mène contre Dieu et l’humanité toute entière et dont nous ressentons les conséquences aujourd’hui encore, jour après jour.

Malheureusement, certains ne veulent pas reconnaître que Satan, avec l’accord et la complicité des hommes, est la source des malheurs qui frappent le monde. Etant le plus grand ennemi de Dieu et des hommes, il a même réussi à imposer l’idée que le diable et Dieu lui-même n’existent pas en tant que personnes, qu’il n’existe pas d’enfer, dont les hommes auraient raison d’avoir peur, et que ces notions n’ont qu’une signification purement symbolique.

Mais il y a danger à ne pas prendre garde à un ennemi que l’on méconnaît.

Par suite de la perte de la foi, de l’indifférence à l’égard de la religion et du non-respect des commandements divins, les hommes ont donné à Satan une emprise grandissante sur leurs pensées et leurs actes, et nous pouvons constater que les conséquences de cette emprise sont de plus en plus graves.

Les efforts déployés par les hommes pour établir la paix et créer un monde plus juste, qui garantirait les conditions d’une vie sociale harmonieuse, ont échoué. Il serait donc temps de réaliser que de tels efforts sont condamnés tant que Dieu ne sera pas reconnu et que ses commandements resteront lettre morte.

Dieu a toujours su dispenser aux hommes, afin de leur permettre de trouver le droit chemin et de leur éviter de nombreuses souffrances, ses avertissements et ses grâces. Il n’y a pas de doute que les révélations divines évoquées ci-dessus en font partie. Ces révélations dévoilent notamment les causes et effets de l’influence satanique dans le monde. Les plans et intentions les plus secrets du Diable et de ses acolytes y sont mis à jour et publiés noir sur blanc, contre leur volonté qui était de laisser les hommes dans l’ignorance pour toujours à cet égard.

Il est aussi révélé comment il a été possible que d’innombrables communautés religieuses et sectes les plus variées se développent dès les débuts du christianisme jusqu’à nos jours, dont chacune affirme détenir seule la vérité. Mais il est évident que les vérités les plus diverses ne peuvent coexister sans se contredire réciproquement.

Satan voulu empêcher à toute force que les hommes, où qu’ils soient, aient connaissance de ses manigances destinées à semer la confusion parmi eux, à les tromper et à les détruire. Sous son influence, une polémique s’engagea au sein de l’Eglise sur l’opportunité de reconnaître lesdites révélations comme authentiques, qui dura plus de deux cents ans, après quoi l’Eglise autorisa finalement la publication des révélations faites à Sœur Marie d’Agreda. C’est pourquoi leur contenu est resté inconnu du grand public jusqu’à aujourd’hui, ce qui a contribué à ce que la folie de l’athéisme et de l’agnosticisme se répande de plus en plus.

Il existe peu de livres qui décrivent aussi bien et aussi clairement la façon dont Satan et son engeance poursuivent l’humanité toute entière de leur haine et de leur jalousie. Aussi cet ouvrage célèbre garde-t-il une importance particulière pour notre temps et il est juste de le faire connaître au public le plus large possible.

Enfin, il y a lieu de souligner que tous les efforts déployés dans le domaine œcuménique ne pourront pas fructifier tant que le rôle de la Sainte-Vierge, en tant qu’avocate et dispensatrice des grâces divines, n’aura pas été reconnu et accepté. 

L.W.

L’an 2004

Table des matières

  1. La création des anges et leur mise à l’épreuve 
  2. Lucifer tomba alors dans un amour très déréglé de lui-même
  3. Les oeuvres de Dieu sont caractérisées par l'équité, le poids et la mesure.
  4. En second lieu, Dieu manifesta aux anges
  5. Mais Lucifer y résista par son orgueil et par son envie
  6. Il convient d’évoquer ici un autre mystère.
  7. Cette présomption exagérée provoqua la colère du Seigneur.
  8. Interprétation du chapitre 12 de l'Apocalypse
  9. Et ce fut comme si Dieu disait aux anges
  10. Puis un autre signe apparut dans le ciel
  11. Les dix cornes
  12. Le dragon s’arrêta devant la femme
  13. Suite de l'interprétation du douzième chapitre de l'Apocalypse
  14. Il est Dieu, le Très-Haut, Roi de toutes les créatures
  15. Saint Michel et ses anges se servirent de ces paroles comme d’armes invincibles 
  16. Mais Saint Michel répliqua : « Qui est l’égal de Dieu, qui peut se comparer au Seigneur des cieux?
  17. C’est ainsi que se manifestèrent à nouveau la puissance et la justice divines
  18. Ainsi le grand dragon fut précipité sur la terre
  19. Le ciel fut ainsi purgé des mauvais anges
  20. Fin de l’interprétation du douzième chapitre de l'Apocalypse
  21. Adam et Eve sont chassés du paradis.
  22. L’ignorance de Lucifer
  23. Considérant le précepte qu'Adam et Ève avaient reçu
  24. Quand Lucifer vit leur chute
  25. Au moment où s’opéra le mystère de l’incarnation du Verbe divin
  26. J’ai observé et persécuté toutes les femmes vertueuses et parfaites appartenant à la race de l'ennemie implacable
  27. Les démons délibèrent ensuite des moyens qu'ils prendraient pour persécuter la très-chaste Vierge Marie
  28. Lucifer cherche à contrer l’œuvre divine de la rédemption
  29. Je savais que je devais à Dieu cet honneur
  30. A cause de cela, ma confusion en est à son paroxysme
  31. C'est seulement contre cette femme (Marie), notre ennemie, que j'ai une haine mortelle
  32. Conciliabule de Lucifer avec ses démons en enfer après la mort de notre Seigneur Jésus-Christ
  33. Dès la création du premier homme, j’ai cherché infatigablement à détruire l’Homme-Dieu et sa Mère
  34. O hommes si favorisés du Dieu que j'abhorre
  35. Comme elle est grande la puissance de l’Homme-Dieu
  36. Ils convinrent tous qu'il n'était pas possible de s'attaquer à la personne du Christ
  37. « Les hommes disposent maintenant d’une nouvelle doctrine
  38. D'autres démons promirent de pervertir les inclinations des enfants dès leur berceau et même dès leur conception
  39. Il faut aussi que nous travaillions à leur ôter la piété et le goût de tout ce qui est spirituel et divin
  40. Il n'est pas possible d'exposer tout
  41. Mais, hélas! Faut-il que les hommes d’aujourd’hui aient perdu, pour leur plus grand mal, le souvenir de ces vérités si importantes!
  42. Les saintes Écritures et les écrits des pieux docteurs
  43. Pour tirer de ce funeste sommeil ceux qui liront cette histoire
  44. Mais comme notre ennemi est un esprit intelligent, qui ne se lasse jamais dans ses opérations
  45. Aussitôt que les démons perçoivent le fait de la conception naturelle d’un enfant
  46. Le Très-Haut a garanti aux hommes de diverses manières sa protection pour les défendre contre cette méchanceté du dragon
  47. En plus de cette providence générale, nous jouissons de la protection particulière des saints anges
  48. Ils s'efforcent de les accoutumer dès leur enfance à toutes sortes d'actes vicieux, en leur faisant entendre et voir des choses qui portent au mal et en incitant les parents à négliger les précautions nécessaires pour préserver leurs enfants en leur jeune âge.
  49. Les soins que prennent les saints anges d'écarter de nous tous ces dangers et de nous défendre du démon ne sont pas moins grands.
  50. De leur côté, les anges allèguent les vertus des parents et des ancêtres des enfants
  51. Quand l’homme est parvenu au plein usage de la raison, le combat entre les anges et les démons augmente encore d’intensité
  52. Les anges ne cessent de nous venir en aide par ce qu’ils nous inspirent ou par leurs mises en garde Cette protection du Très-Haut éclata en la conversion de saint Paul
  53. Cette protection du Très-Haut éclata en la conversion de saint Paul
  54. En cette occasion, Lucifer et ses suppôts sentirent la force invincible de la toute-puissance divine
  55. Qu'est-ce qu'a fait Saul pour mériter un bonheur si extraordinaire?
  56. Enseignement de la Reine du ciel

 

1. La création des anges et leur mise à l’épreuve

Les anges furent créés au ciel en état de grâce, afin de mériter par elle la gloire qui leur était préparée; car, bien qu'ils fussent dans le lieu de gloire, la Divinité ne leur avait pas été découverte face à face et avec une claire connaissance, jusqu'à ce que ceux qui furent obéissants à la divine volonté l'eurent mérité par la grâce. Ces anges bienheureux ainsi que les anges apostats ne demeurèrent que très peu de temps dans cette phase d’épreuve car leur création, leur mise à l’épreuve et la sentence eurent lieu en l’espace de trois instants. Dans le premier instant, ils furent tous créés et dotés de la grâce et des dons du Saint-Esprit, devenant alors des créatures de toute beauté et de grande perfection. Puis succéda un intervalle dans lequel ils furent informés de la volonté de leur Créateur; il leur fut imposé une loi et le précepte de reconnaître leur Créateur pour leur souverain Seigneur, et de satisfaire ainsi à la fin pour laquelle Il les avait créés. Dans cet intervalle eut lieu cette fameuse bataille où saint Michel et ses anges combattirent le dragon et sa suite; les bons anges persévérant en la grâce méritèrent la félicité éternelle, tandis que les désobéissants, qui s’étaient révoltés contre Dieu, méritèrent le châtiment éternel.

Je (Marie d’Agreda) voulus savoir le motif que Lucifer et ses acolytes avaient eu de désobéir et de chuter. J'appris qu'ils pouvaient commettre de nombreux péchés selon la volonté, bien qu'ils ne les commirent pas tous en actes; mais ceux qu'ils commirent par leur volonté dépravée générèrent en eux une tendance aux mauvais actes, qui les porte à entraîner les autres à commettre les péchés qu'ils ne peuvent pas commettre eux-mêmes et à s’en réjouir.

2. Lucifer tomba alors dans un amour très déréglé de lui-même

qui lui vint de se voir avec de plus grands dons de grâce et avec une beauté plus parfaite de nature que les autres anges. Il s’arrêta trop dans cette connaissance et la complaisance qu'il eut de lui-même le retarda et l'attiédit en la reconnaissance qu'il devait à Dieu, comme l'unique cause de tout ce qu'il avait reçu. Et, contemplant à nouveau sa propre beauté et ses propres dons avec complaisance, il se les attribua et les aima comme siens; cette amour-propre désordonné eu pour conséquence non seulement qu’il fut incapable de s’élever au-dessus de lui-même, comme il y était appelé, mais l’amena aussi à envier les autres et à désirer les dons et avantages qu'il n'avait pas. Et parce qu'il ne put les obtenir, il conçut une indignation et une haine implacables contre Dieu, qui l'avait tiré du néant, et contre toutes ses créatures.

C’est de là que proviennent la désobéissance, la présomption, l'injustice, l'infidélité, le blasphème et même une espèce d'idolâtrie, car Lucifer désira pour soi l'adoration et l'honneur qu'on doit à Dieu. Il blasphéma contre sa divine grandeur et sa sainteté, il perdit la foi et la fidélité qu'il lui devait, il prétendit détruire toutes les créatures et se vanta de pouvoir venir à bout de tout cela et d’autres choses encore. Ainsi son orgueil crût, mais sa témérité était plus grande que son pouvoir, qu'il ne pouvait accroître. En matière de péché, un abîme en attire un autre. Lucifer fut le premier ange qui pécha, comme rapporté dans le chapitre 14 d'Isaïe, et il persuada les autres de le suivre. C'est pour cela qu'on l'appelle prince des démons; non pas sa nature, mais seulement son péché pouvait lui procurer ce titre. Les mauvais anges ne sont pas tous issus de la même hiérarchie : de chacune d’elles tombèrent des anges en grand nombre.

3. Les oeuvres de Dieu sont caractérisées par l'équité, le poids et la mesure.

Aussi, sa providence détermina-t-elle, avant que les anges pussent tendre à des fins diverses, de leur manifester immédiatement après leur création la fin pour laquelle ils avaient été créés et dotés d’une nature si élevée et si parfaite. Dieu les éclaira de la manière suivante : ils eurent tout d’abord une très claire connaissance de Dieu, un en substance et trois en personnes, et ils reçurent le précepte de l'adorer et de l'honorer comme leur Créateur et leur Maître souverain, infini en son être et en ses attributs. Ils se soumirent et obéirent tous à ce précepte, mais avec quelques distinctions. Les bons anges obéirent par amour et par justice, se soumettant d'une volonté affectueuse, admettant et croyant ce qui était au-dessus de leurs forces et obéissant avec joie. Lucifer, lui, ne se soumit que parce qu'il estima impossible de faire autrement. Il ne le fit pas avec un parfait amour parce qu'il partagea sa volonté entre lui-même et la vérité infaillible du Seigneur; cela lui rendit en quelque sorte difficile et pénible de suivre ce précepte et fit qu'il ne l'accomplit pas par pur amour et sens de la justice. Ainsi il se disposa à la désobéissance. Et bien que cette tiédeur et cette réserve avec laquelle il opéra ces premiers actes ne l’eussent pas privé de la grâce, sa mauvaise disposition commença pourtant de là. Sa vertu et son esprit en furent ralentis et affaiblis et sa beauté même perdit de son éclat. Il se mit à accomplir le commandement de Dieu avec relâchement et imparfaitement, et c'est ce qui le disposa à tomber.

4. En second lieu, Dieu manifesta aux anges

qu'il voulait créer des créatures raisonnables d’une nature inférieure (humaine), qui, elles aussi, devraient l'aimer, le craindre et l'honorer comme leur créateur et leur bien éternel; il avait l’intention de favoriser beaucoup cette nature; la seconde personne de la très sainte Trinité devait s'incarner, se faire homme, et élever la nature humaine à l'union hypostatique avec la personne divine. Les anges devraient reconnaître l’Homme-Dieu à naître pour leur Souverain, l’honorer et l’adorer, non-seulement en tant que Dieu mais aussi en tant qu'homme. Lui étant inférieurs en grâces et en dignité, ils devaient le servir. Dieu leur fit comprendre combien cette soumission était juste, équitable et raisonnable. Il leur fit aussi connaître qu'ils avaient été créés, ainsi que toutes les autres créatures, pour la gloire de l’Homme-Dieu, Roi de tous les êtres. Toutes les créatures douées de la raison et capables de connaître Dieu et de jouir de lui, devaient former son peuple et reconnaître et honorer l’Homme-Dieu comme leur chef. Ensuite, les anges reçurent le commandement de se soumettre à tout cela. Les bons anges se soumirent immédiatement à ce précepte et y consentirent de toute leur volonté avec une humble et amoureuse dévotion.

5. Mais Lucifer y résista par orgueil et par envie

et incita ses acolytes à faire de même; ce qu'ils firent en effet en désobéissant au divin commandement. Lucifer leur promit d’être leur chef et d’instaurer une principauté indépendante contre le Christ. L'envie, l'orgueil et l’avidité désordonnée provoquèrent un tel aveuglément chez cet ange, qu'il fut capable de communiquer la contagion du péché à beaucoup d'autres anges. C’est alors qu’eut lieu au ciel cette grande bataille dont parle saint Jean. Les anges fidèles furent animés d'un ardent zèle de défendre la gloire du Très-Haut et l'honneur du Verbe humanisé, dont ils avaient eu la vision. Ils demandèrent l’autorisation du Seigneur pour combattre le dragon, et cette permission leur fut accordée.

6. Il convient d’évoquer ici un autre mystère.

Quand il fut demandé à tous les anges d'obéir au Verbe incarné, il leur fut fait un troisième commandement de prendre pour souveraine la femme dans le sein de laquelle le Fils unique du Père prendrait chair humaine; cette femme devait être leur Reine et la Maîtresse de toutes les créatures humaines, car elle surpasserait en dons de grâce et de gloire toutes les créatures angéliques et humaines. Les bons anges, obéissant à ce précepte du Seigneur, reçurent ces mystères et louèrent le pouvoir du Très-Haut en toute humilité. Mais Lucifer et ses suppôts en conçurent encore plus d'orgueil et de présomption. Avec une fureur effrénée, Lucifer revendiqua pour soi l'honneur de devenir le chef de tous les anges et de tout le genre humain et que, si cela n’était possible que par le moyen de l'union hypostatique, elle s’appliquât à lui. En raison de la nature inférieure de la Mère du Verbe incarné, il résista en proférant d'horribles blasphèmes et, se tournant dans une colère farouche contre l'auteur de ces merveilles, il provoqua les autres et leur dit : « Ces préceptes sont injustes et font injure à ma grandeur ». Et s'adressant à Dieu, il ajouta :  « Je persécuterai et détruirai cette nature que vous regardez avec tant d'amour et à qui vous destinez de si grandes faveurs. J'emploierai pour cela tout mon pouvoir et toute ma ruse. Je ferai tomber cette femme, la Mère du Verbe incarné, de la hauteur à laquelle vous entendez l’élever et j’anéantirai vos desseins. »

7. Cette présomption exagérée provoqua la colère du Seigneur.

Voulant humilier Lucifer, il lui dit : « Cette femme que tu n'as pas voulu honorer, t'écrasera la tête, et tu seras par elle vaincu et abattu. Et si la mort doit entrer dans le monde par ton orgueil, la vie et le salut des mortels y entreront par l'humilité de cette femme; ce sont les hommes qui jouiront des récompenses et des couronnes que toi et tes suppôts vous avez perdues. » Lucifer s’indigna dans son orgueil effréné contre tout ce qu’il avait compris de la divine volonté et de ses décrets, menaçant tout le genre humain. Les bons anges reconnurent le juste courroux du Très-Haut contre Lucifer et les autres anges apostats et ils combattirent contre eux avec les armes de la raison, de la justice et de la vérité.

Puis, le Tout-Puissant opéra un autre merveilleux mystère. Après avoir manifesté par illumination à tous les anges le grand ouvrage de l'union hypostatique, il leur donna une vision de la très-sainte Vierge. Ainsi il leur fit connaître et leur représenta la pure nature humaine en la personne d’une femme parfaite, en laquelle la puissance du Très-Haut devait se manifester d’une façon plus admirable qu'en tout le reste des créatures, parce qu'il déposerait en elle toutes les grâces et tous les dons de sa droite à un degré éminent et inimitable. Ce signe de la Reine du ciel et Mère du Verbe incarné, fut manifesté à tous les anges, bons et mauvais. Les bons furent ravis d'admiration à sa vue et lui offrirent des cantiques de louanges et, dès lors, ils commencèrent à défendre l’honneur de Dieu fait homme et de sa très sainte Mère, armés par un zèle ardent et par le bouclier insurmontable de ce signe. Le dragon et ses alliés, au contraire, conçurent une fureur et une rage implacables contre Jésus-Christ et sa très sainte Mère, de sorte qu’il arriva tout ce qui est contenu au chapitre 12 de l'Apocalypse.

8. Interprétation du chapitre 12 de l'Apocalypse.

Alors il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et ce dernier riposta avec ses anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. L’énorme dragon, l’antique serpent, celui qu’on appelle le Diable ou Satan, le séducteur du monde entier fut donc précipité sur la terre et ses anges avec lui.

L’Evangéliste rapporte : « Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles. » Ce signe est véritablement apparu au ciel par la volonté de Dieu, qui l’a manifesté aux bons et aux mauvais anges, afin qu'ils se déterminent à obéir à ce qu'il lui plairait de leur ordonner. Ce signe leur montra combien Dieu voulait rendre admirable la nature humaine qu’il allait former. Et quoiqu'il en eût donné connaissance aux anges en leur révélant le mystère de l'union hypostatique, il voulut néanmoins la leur manifester d’une autre manière, dans une créature purement humaine, la plus parfaite et la plus sainte qu'il devait créer après notre Seigneur Jésus-Christ.

9. Et ce fut comme si Dieu disait aux anges:

« Je ne châtierai pas de la sorte les hommes que je dois créer, parce que la nature humaine produira cette Femme, en laquelle mon Fils unique prendra chair pour rétablir mon amitié, apaiser ma justice, et ouvrir le chemin de la félicité, que le péché fermera. »

Dieu fit entendre aux anges bienheureux qu'Il donnerait aux hommes, par le moyen de Jésus-Christ et de sa Mère, la grâce et les avantages que les anges apostats avaient perdus par leur rébellion. Les anges confirmés découvrirent aussi en cette vision plusieurs mystères et secrets de l'incarnation, de l'Église militante et de ses membres et qu'ils devaient aider le genre humain à se défendre contre leurs ennemis, tout en les dirigeant vers la félicité éternelle.

10. Puis un autre signe apparut dans le ciel:

Un énorme Dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. Sa queue balaya le tiers des étoiles du ciel et les précipita sur la terre. Après avoir vomi des blasphèmes contre la femme représentée dans le signe, Lucifer se trouva changé, de très bel ange qu'il était, en un furieux et horrible dragon, de sorte que son apparence extérieure constitua un signe sensible. Il souleva avec fureur sept têtes, les sept cohortes formant sa suite, donnant un chef à chacune d’elles, leur ordonnant de pécher et d’inciter autrui à commettre les sept péchés mortels qu'on appelle communément capitaux, parce qu'ils contiennent tous les autres péchés et sont comme des chefs de partis qui s'élèvent contre Dieu : l'orgueil, l'envie, l'avarice, l'ire, la luxure, la gourmandise et la paresse. Ils sont symbolisés par les sept diadèmes avec lesquels Lucifer fut couronné après avoir été transformé en dragon. Le Très-Haut lui-même les avait forgés dans son courroux, comme châtiment que Lucifer et ses alliés avaient mérité par leurs horribles méchancetés. Ils reçurent tous leur punition personnelle proportionnée à leur malice, comme auteurs des sept péchés capitaux.

11. Les dix cornes

sont les triomphes de l'iniquité et de la malice du Dragon, de l'orgueil et de l'exaltation vaine et téméraire qu'il s'attribue dans l'exécution des vices. Animé de ces mauvais sentiments et pour arriver à ses fins orgueilleuses, il offrit aux anges déchus son amitié perverse et corrompue, ainsi que des principautés et des récompenses imaginaires. Ces promesses remplies d'ignorance grossière et de tromperie démoniaque constituèrent la queue par laquelle le dragon balaya le tiers des étoiles du ciel. Les anges étaient comme des étoiles lumineuses et, s’ils avaient persévéré, ils auraient brillé comme le soleil pour l'éternité avec les autres anges et les justes. Mais le châtiment qu'ils avaient justement mérité les précipita sur la terre et même, pour leur malheur, jusqu’en son centre, qui est l'enfer, où ils sont éternellement privés de joie et de lumière.

12. « Le dragon s’arrêta devant la Femme

qui allait enfanter pour dévorer son fils, aussitôt né. » L'orgueil de Lucifer était si démesuré qu'il prétendit placer son trône au lieu le plus élevé du ciel. En présence de la Femme susmentionnée, il dit avec grande vanité : « Ce fils que cette Femme doit enfanter est d'une nature inférieure à la mienne : c'est pourquoi je le dévorerai et je le perdrai. Je formerai un parti contre lui, dont je serai le chef, et je sèmerai des doctrines contraires aux lois qu'il prescrira. Je serai toujours son ennemi et lui ferai une guerre perpétuelle. »

La Femme, Marie, est l'unique entre toutes, sans égale. Quoiqu'elle fût fille d’Adam, elle surpassa néanmoins tous les anges en grâces, en dons et en mérites.

13. Suite de l'interprétation du douzième chapitre de l'Apocalypse.

« Alors, il y eut une grande bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta avec sa suite. » Le Seigneur ayant manifesté ce qui a été dit aux bons et aux mauvais anges, Saint Michel et les siens commencèrent, avec la permission divine, à lutter contre le Dragon et ses suppôts. Cette bataille fut admirable, parce qu'ils combattirent avec leur entendement et leur volonté. Saint Michel, avec le zèle de la gloire de Dieu dont son cœur était enflammé, avec la puissance reçue de Dieu et par sa propre humilité, résista à l’orgueil insolent du Dragon et lui dit : « Le Très-Haut est digne d'honneur, de louange et de respect, d'être aimé, craint et obéi de toutes les créatures. Il peut opérer tout ce qui lui plait, il ne peut rien vouloir qui ne soit très juste. Lui seul est incréé et indépendant de tout autre être. C’est Lui qui nous a donné gratuitement tout ce que nous avons, en nous créant et nous tirant du néant. Il peut former d'autres créatures selon son bon plaisir. Il est donc juste que nous nous prosternions devant son divin trône et que nous adorions sa divine majesté et sa grandeur digne d'un infini respect. Venez donc, vous les Anges ! Suivez-moi, adorons-le, louons ses secrets et admirables jugements et ses oeuvres parfaites.

14. Il est Dieu, le Très-Haut, Roi de toutes les créatures.

Il ne le serait pas si nous pouvions pénétrer et comprendre ses œuvres merveilleuses. Il est infini en sagesse et en bonté, riche en ses trésors et en ses bienfaits. Il peut, comme Seigneur de toutes choses, qui n'a besoin de personne, les communiquer à qui lui plaira, ne pouvant se tromper en son choix. Il peut aimer qui lui plaira, créer, élever et enrichir selon son bon vouloir. En toutes ses œuvres, Il sera toujours le Sage, le Saint et le Tout-Puissant. Adorons-le donc avec la plus profonde gratitude pour la grande œuvre de l'incarnation qu'Il a résolue, pour les faveurs qu'Il a décidé de faire à son peuple élu, et aussi pour le salut de ce dernier en cas de chute. Honorons et adorons celui dont nous avons eu la vision, qui possède les deux natures, la divine et l'humaine. Prenons-le pour notre chef et reconnaissons qu'il est digne de toute gloire, louange et magnificence. Proclamons qu’il est le Fort, le Puissant, Dieu lui-même. »

15. Saint Michel et ses anges se servirent de ces paroles comme d’armes invincibles.

Elles eurent l’effet de la foudre et des éclairs. Les anges combattirent le Dragon et sa suite, qui ripostaient par des blasphèmes. Car ne pouvant résister à la vue de ce prince céleste, il enrageait dans sa fureur et, à cause du tourment qu'il ressentait, il aurait bien voulu fuir. Mais la volonté divine ordonna que non seulement il serait puni, mais aussi vaincu, et qu'il connaîtrait la vérité et le pouvoir de Dieu de gré ou de force. Malgré cela, il continuait de blasphémer : « Dieu est injuste d'élever la nature humaine au-dessus de notre nature angélique. Je suis le plus beau et le plus noble de tous les anges et c'est pour cela que le triomphe et les honneurs me sont dus. Je mettrai mon trône au-dessus des étoiles, je serai semblable au Très-Haut et je ne me soumettrai à personne qui soit d'une nature inférieure à la mienne ni ne consentirai jamais à ce que personne ne passe avant moi ou se fasse plus grand que moi. » Les anges apostats répétèrent ce discours en écho.

16. Mais Saint Michel répliqua : « Qui est l’égal de Dieu, qui peut se comparer au Seigneur des cieux?

Tais-toi, ennemi de tout bien, arrête tes horribles blasphèmes ! Va-t-en loin de nous, malheureux, puisque tu es possédé par l'iniquité, et disparais avec ton aveuglement d’ignorant et ta méchanceté dans la nuit ténébreuse et le chaos des châtiments infernaux ! Et nous, O esprits du Seigneur, adorons et honorons cette heureuse Femme qui doit donner sa nature humaine au Verbe éternel et reconnaissons-la pour notre Reine et Maîtresse. »

Ce grand signe de la Reine des cieux servit de bouclier et de glaive aux bons anges qui combattaient contre les mauvais, car, à sa vue, les arguments de Lucifer perdirent leurs forces. Il fut troublé et incapable de réagir, ne pouvant supporter les vérités mystérieuses qui étaient représentées dans ce signe. Et, comme la puissance divine avait fait apparaître ce signe mystérieux, sa Majesté voulut que l'autre signe, celui du dragon rouge feu, apparût aussi et que Lucifer fût, sous cette forme, honteusement jeté hors du ciel, au grand dam et grand effroi de ses complices et à l’émerveillement des anges confirmés.

17. C’est ainsi que se manifestèrent à nouveau la puissance et la justice divines.

Il est difficile d'exprimer en paroles ce qui se passa dans cette mémorable bataille, à cause de l’écart immense qui existe entre notre entendement humain et les actions élevées de ces nobles esprits angéliques. Mais les mauvais ne furent pas les plus forts, parce que l'injustice, le mensonge, l'ignorance et la malice ne sauraient prévaloir sur l'équité, la vérité, la lumière et la bonté, et parce que les vices ne peuvent venir à bout de ces vertus.

C’est pourquoi Saint Jean dit que les anges ingrats ne purent se maintenir au ciel et se rendirent indignes, par les péchés qu'ils commirent, de la vue éternelle et de la compagnie du Seigneur. Leur mémoire fut rayée de son entendement, où ils étaient inscrits, avant leur chute, avec les dons de grâce qu'Il leur avait donnés, et ils perdirent le droit aux places qui leur étaient destinées s'ils eussent obéi, droit qui fut transféré aux hommes. Toutes traces des anges apostats furent effacées, de sorte qu'il n’y eu plus aucun souvenir d’eux au ciel. O disgrâce indicible, malheureuse méchanceté digne d'une punition aussi épouvantable !

18. Ainsi le grand dragon fut précipité sur la terre

et ses anges avec lui. L’archange Saint Michel renversa Lucifer changé en dragon grâce à cette parole invincible : « Qui est égal à Dieu ? ». Elle fut si efficace, qu'elle eut le pouvoir d'abattre ce géant hautain avec toutes ses troupes et de les précipiter, pour leur plus grande honte, au fin fond des entrailles de la terre. Pour son malheur et sa punition, il reçut alors les nouveaux noms de Dragon, Serpent, Diable et Satan, que le saint archange lui avait donné au cours de la bataille et qui expriment son iniquité et sa malice. Puisqu’il s'était rendu indigne de la félicité et des honneurs, il perdit aussi tous ses noms et titres honorables et reçut en échange ceux de l’infamie. En outre, le plan odieux, qu’il proposa à ses acolytes, de tromper et de pervertir tous les mortels, témoigne assez de son iniquité. C’est ainsi que celui qui prévoyait déjà d’anéantir tous les peuples se retrouva précipité aux enfers.

A son propos, il est dit : « Mais tu as été précipité au shéol, dans les profondeur de l’abîme, où ton cadavre fut livré au ver dévorant de ta mauvaise conscience » (Isaïe 14,15). Tout ce que le prophète rapporte au quatorzième chapitre de son livre s’accomplit en Lucifer.

19. Le ciel fut ainsi purgé des mauvais anges

et le voile qui masquait la Divinité fut enlevé pour le bonheur des anges fidèles. Ceux-ci connurent le triomphe et la gloire, alors que les rebelles furent châtiés.

Puis, manifestant aux anges bienheureux une partie de ses décrets, Dieu leur dit : « Lucifer a brandi les étendards de l'orgueil et du péché, il poursuivra le genre humain avec grande méchanceté et fureur, il pervertira beaucoup d’hommes par sa malice, les incitant à se détruire réciproquement. A cause de l'aveuglement que les péchés et les vices leur causeront et aussi à cause de leur fatale ignorance, ils se rebelleront à diverses époque. Mais l'orgueil, le mensonge et toutes les sortes de péchés et de vices sont infiniment éloignés de notre être et de notre volonté. Procurons donc le triomphe à la vertu et à la sainteté. »

20. Interprétation du douzième chapitre de l'Apocalypse (fin).

Malheur à vous, terre et mer, car le diable est descendu vers vous dans une grande colère, sachant qu'il ne lui reste que peu de temps. Malheur à la terre où se commettent tant de péchés et de méchancetés innombrables! Malheur à la mer de ce que de telles offenses envers son Créateur se commettant à sa vue, elle n'a pas rompu ses barrières pour inonder et noyer les transgresseurs et venger les injures à son Seigneur ! Mais malheur surtout à l’océan sans fond de la méchanceté endurcie de ceux qui ont suivi le diable. Il est descendu vers vous pour vous faire la plus cruelle et la plus inouïe de toutes les guerres! Sa rage est celle du plus fier des dragons et surpasse celle d'un lion carnassier, car il prétend anéantir toutes choses et il lui semble que tous les siècles à venir ne lui suffiront pas pour assouvir son désir de vengeance. La soif et l'avidité insatiable qu'il a de nuire aux mortels est telle que leur vie lui paraît trop courte et, dans sa fureur, il voudrait avoir l’éternité, si c’était possible, pour faire la guerre aux enfants de Dieu. Et surtout, il voue une colère implacable à cette Femme bienheureuse qui doit lui écraser la tête.

Ce voyant rejeté sur la terre, le Dragon se lança à la poursuite de la Femme, la mère de l’enfant mâle. Quand l’antique serpent eut réalisé dans quel lieu de perdition et dans quel état déplorable il était tombé, il s’enflamma d'une fureur et d’une jalousie encore plus grandes, se rongeant les entrailles comme une bête enragée. Il conçut une telle haine contre cette Femme, la Mère du Verbe incarné, que cela dépasse tout ce qui peut se concevoir.

Quand Lucifer et sa cohorte démoniaque eurent fait leur funeste entrée dans l'enfer, ils y tinrent conciliabule. Lucifer employa alors tout son savoir et toute sa malice diabolique à réfléchir avec les démons sur les moyens qu'ils pourraient trouver pour offenser Dieu davantage et se venger du châtiment dont il les avait punis.

Leur conclusion fut que, comme ils pressentaient que Dieu aimerait tendrement les hommes, la plus grande vengeance qu'ils en pourraient tirer et la plus grande injure qu'ils pourraient lui faire serait d'empêcher les effets de cet amour, en trompant les hommes, en les tentant et en les incitant, autant qu’ils le pourraient, à perdre l’amitié et la grâce de Dieu, à lui être ingrats et à se rebeller contre sa volonté.

« Nous devons travailler à y réussir (disait Lucifer) et déployer pour cela toutes nos forces et tous nos efforts. Nous soumettrons les hommes à notre loi et à notre volonté pour les pervertir, nous les persécuterons tous et nous les priverons de la récompense qui leur a été promise. Nous voulons tout faire pour qu’ils n’arrivent pas à voir la face de Dieu, puisque nous en avons été privés injustement. Je remporterai de grandes victoires sur eux, je les détruirai et je les réduirai à ma volonté. Je ferai se répandre les hérésies, les sectes et des lois contraires à celles du Très-Haut. Je ferai surgir parmi ces hommes des prophètes et des chefs qui dissémineront partout mes doctrines fallacieuses. Et pour me venger de leur Créateur, je les précipiterai ensuite avec moi dans les flammes de l’enfer.

J'affligerai les pauvres, j'opprimerai les affligés et je persécuterai les humbles. Je sèmerai la discorde, je provoquerai des guerres, je susciterai des dissensions entre les peuples et je formerai des orgueilleux et des téméraires qui répandront partout la loi du péché. Tous ceux qui me seront soumis, je les ensevelirai dans le feu éternel et ceux qui me seront les plus fidèles seront les plus tourmentés. C'est en cela que consistera mon royaume et la récompense de mes serviteurs.

Je ferai une cruelle guerre au Verbe incarné, bien qu’il soit Dieu, puisqu'il sera homme aussi et donc d'une nature inférieure à la mienne. J'élèverai mon trône au-dessus du sien et ma dignité au-dessus de la sienne, je le vaincrai et l'abattrai par ma puissance et par mes ruses. La femme qui doit être sa Mère périra par mes mains. Comment une simple femme pourrait-elle résister à ma puissance et nuire à ma grandeur? Et vous, ô démons qui êtes insultés avec moi, suivez-moi et mettez-vous sous mes ordres pour accomplir cette vengeance, comme vous l'avez fait précédemment lors de votre désobéissance. Feignez d'aimer les hommes, pour les perdre, et de les servir, pour les détruire et les tromper. Amenez-les à se pervertir et faites-les tomber en enfer, où je les attends. »

Il est impossible de décrire la malice et la fureur de ce premier conciliabule que Lucifer tint dans l'enfer contre le genre humain, qui n'existait pas encore. Tous les vices et tous les péchés du monde furent inventés au cours de cette assemblée chaotique et il en sortit le mensonge, les hérésies et les sectes, ainsi que toute sorte d'iniquités. Tous ceux qui pratiquent le mal sont les esclaves du prince des ténèbres.

21. Adam et Ève sont chassés du paradis.

L'heureux état en lequel Dieu avait créé les deux premiers parents du genre humain dura fort peu : aussitôt qu'ils furent créés, la jalousie du serpent, qui était comme à l'affût, s'éleva contre eux. Lucifer ne put pas voir la formation d'Adam et d'Ève, comme il vit celle des autres créatures dès leur conception, car le Seigneur ne voulut pas lui manifester l'ouvrage de la création de l'homme, ni la formation d'Ève à partir de la côte d'Adam. Dieu lui cacha tout cela durant un certain temps, pendant lequel ils vécurent ensemble.

Mais quand le démon vit le caractère admirable de la nature humaine, qui surpassait tout le reste, ainsi que la beauté de l’âme et du corps d'Adam et Ève, et quand il découvrit l'amour paternel que le Seigneur leur portait, qui les rendait maîtres de tout ce qui était créé et leur faisait espérer, en outre, la vie éternelle, alors le Dragon entra dans une rage encore plus violente et il n'y a aucune langue qui puisse exprimer la fureur des convulsions et des troubles que cette bête féroce en conçut, sa jalousie effrénée lui inspirant de leur ôter la vie. Il l'aurait fait comme un lion dévorant, s'il n'eut ressenti une force supérieure qui l'en empêchait, mais il méditait et cherchait les moyens de les faire déchoir de la grâce du Très-Haut et de les rendre rebelles à leur Créateur.

22. L’ignorance de Lucifer

Le Seigneur lui avait manifesté dès le commencement que le Verbe devait s’incarner dans le sein de la très sainte Vierge, sans lui faire savoir où ni quand ce mystère devait s’accomplir. Il lui avait caché la création d'Adam et Ève afin qu'il commençât dès lors à ressentir une ignorance du mystère de l'incarnation et du moment où elle devait se produire. Or, comme sa colère et toute son attention étaient dirigés principalement contre le Christ et Marie, Lucifer imagina qu'Adam était né d'Ève, qu'elle était donc sa mère et qu’il était le Verbe incarné. Et il se sentit confirmé dans cette idée, plus il ressentait cette force divine qui l'empêchait d’attenter à leur vie. Mais il finit par abandonner cette idée quand il entendit les propos qu'Adam et Ève eurent ensemble au sujet du précepte que Dieu leur avait donné. Il se mit alors à épier les entretiens des deux premiers parents et à sonder leurs dispositions naturelles.

Dès lors il rôdait autour d'eux comme un lion affamé, cherchant à s'introduire dans leurs esprits grâce à la connaissance de leurs inclinations. Néanmoins, avant d’avoir pu faire la lumière sur eux, il était continuellement partagé entre la haine irréconciliable qu'il portait au Christ et à sa Mère et la crainte qu'il avait d'être vaincu par lui. Et surtout, il redoutait beaucoup que la Reine du ciel ne le vainquit, bien qu'elle ne fût qu’une simple créature et non pas Dieu.

23. Considérant le précepte qu'Adam et Ève avaient reçu,

Lucifer s’arma d'un mensonge trompeur avec lequel il résolut de les tenter, commençant à contredire et à s'opposer par tous ses efforts à la volonté divine. Ce ne fut pas l'homme qu'il attaqua en premier, mais la femme, parce qu'il estima qu’elle était d'un naturel plus délicat et plus faible. En outre, il avait ainsi l’assurance de ne pas s’attaquer au Verbe incarné, au cas où Adam l'eût été. Par ailleurs, il avait conçu la plus grande haine contre elle depuis qu’il avait vu son signe dans le ciel et que Dieu s’était servi de ce signe pour le menacer. Toutes ces considérations l’amenèrent à s’en prendre plutôt à Ève qu’à Adam : avant de se montrer à elle, il lui influa toutes sortes de pensées désordonnées et de phantasmes pour la perturber, d’une certaine manière, afin qu’elle ne soit pas sur ses gardes.

Je ne m’étendrai pas ici à décrire avec quelle violence et quelle cruauté Lucifer entreprit de tenter Ève. Il suffit d’évoquer pour le présent ce que les Écritures saintes en disent, à savoir qu'il prit la forme d'un serpent pour lui parler. Ève prêta l'oreille à sa conversation, ce qu'elle n’aurait pas dû faire puisqu'en l'écoutant et en y répondant elle finit par le croire, puis par transgresser le précepte divin. Pour finir, elle convainquit son conjoint d'enfreindre ce précepte, pour son plus grand malheur et celui de tous les autres êtres humains. Car tous perdirent l’état de grâce que le Très-Haut leur avait accordé.

24. Quand Lucifer vit leur chute

et qu’à leur beauté intérieure, reflet de la grâce et de la justice, s'était substituée la difformité du péché, le transport et le triomphe qu'il en témoigna à ses démons furent indescriptibles. Mais sa jubilation ne fut pas de longue durée, parce il fut témoin (contre son désir et son attente) de la clémence et de l'amour miséricordieux dont Dieu fit preuve à l'égard des criminels. Il apprit qu’Il leur donnait la possibilité de faire pénitence et des raisons d'espérer le pardon et le retour de sa grâce, ce à quoi ils se disposèrent par une contrition véritable. Lucifer vit aussi que la beauté de la grâce et l'amitié du Seigneur leur étaient rendues, ce qui jeta de nouveau dans le trouble tout l'enfer lorsqu’il réalisa les heureux effets de la contrition parfaite.

Le trouble de Lucifer s’accrut encore en entendant la sentence que Dieu proférait contre les coupables, à laquelle il ne s’attendait pas, et surtout quand il entendit à nouveau la menace qui lui avait été faite jadis dans le ciel : « La Femme t'écrasera la tête ! »

25. Au moment où s’opéra le mystère de l’incarnation du Verbe divin

Lucifer et tous les autres esprits rebelles sentirent la force du Tout-Puissant, qui les précipita au plus profond des abîmes de l’enfer. Ils y restèrent quelques jours prostrés dans leur impuissance, jusqu'à ce que le Seigneur, dans sa providence admirable, leur permit de se relever de cet abattement dont ils ignoraient la cause.

Le grand dragon se redressa alors et se mit à parcourir le monde pour voir s'il était survenu quelque chose de nouveau à quoi il pût attribuer le coup imprévu qui l'avait frappé, lui et ses acolytes. Le superbe prince des ténèbres ne voulut pas confier cette recherche à ses seuls compagnons, mais se mit lui-même en campagne avec eux et, explorant le monde entier avec autant de ruse que de méchanceté, il alla partout s'enquérir des faits pour tâcher de découvrir ce qu'il brûlait de savoir. Il employa trois mois à cette ardente recherche, puis il dut retourner en enfer, aussi ignorant de la vérité qu'il en était sorti , parce que le moment n'était pas encore venu pour lui de pénétrer les mystères divins. La méchanceté de son cœur était d’une telle noirceur qu'il ne devait pas jouir des effets admirables de ces mystères, ni en glorifier et bénir son Créateur comme nous, qui devions bénéficier des fruits de la rédemption.

L'ennemi de Dieu se trouvait toujours plus confus et tourmenté, sans savoir à quoi attribuer son nouveau malheur : c’est pourquoi il convoqua toutes les troupes infernales, sans excepter aucun démon, pour délibérer sur la situation. Et, ayant pris la première place dans cette assemblée, il leur tint ce discours : « Vous savez bien, mes sujets, avec quelle ardeur j'ai travaillé à me venger de Dieu, en faisant tout pour détruire sa puissance, depuis qu'Il nous a dépouillés de la nôtre et bannis de sa maison. Et quoique je ne puisse pas l'atteindre lui-même, je n'ai pas perdu un instant, je n'ai négligé aucune occasion pour attaquer les hommes, qu'Il aime, et pour les soumettre à ma domination. De cette façon, j'ai peuplé mon royaume grâce à ma puissance sur les hommes, et il y a un grand nombre de nations qui me suivent et qui m'obéissent. Tous les jours, je gagne une quantité innombrable d'âmes que j'éloigne de la connaissance de Dieu et de l'obéissance qu'elles lui doivent, afin qu'elles ne parviennent pas à jouir de ce que nous avons perdu. Je veux au contraire les entraîner dans les supplices éternels que nous endurons, puisqu'elles ont suivi ma doctrine et mes traces, et j'assouvirai sur elles la haine que j'ai conçue contre leur Créateur. Mais tout cela me parait peu de chose et je suis encore tout étourdi de la nouvelle secousse que nous avons ressentie. Car depuis que nous avons été chassés du ciel , il ne nous était rien arrivé de semblable, et jamais nous n'avions été frappés, terrassés d'une manière aussi violente : je reconnais que ce coup a singulièrement ébranlé mes forces comme les vôtres. Un effet aussi insolite, aussi extraordinaire, ne peut s'expliquer que par une cause nouvelle, et le sentiment de notre faiblesse me fait vivement craindre la ruine de notre empire. Cette affaire requiert toute notre attention. Ma fureur persiste et le désir de vengeance continue de me ronger. J'ai parcouru toute la terre en examinant avec soin tous ses habitants, mais je n'ai rien trouvé de particulier.

26. J’ai observé et persécuté toutes les femmes vertueuses et parfaites appartenant à la race de l'ennemie implacable

que nous avons connue dans le ciel pour tâcher de la découvrir parmi elles, mais je n’ai trouvé aucun indice de sa naissance. Je n'en vois aucune avec les qualités que me parait devoir posséder la femme appelée à être la Mère du Messie. Une fille que je craignais à cause de ses grandes vertus et que je persécutais dans le Temple, est maintenant mariée. Ainsi elle ne peut être celle que nous cherchons, car Isaïe a dit qu'elle serait vierge. Néanmoins je la crains et je la déteste, car étant si vertueuse, il pourrait bien arriver que d'elle naquit la Mère du Messie ou quelque grand prophète. Jusqu'à présent, il ne m'a pas été possible de me l'assujettir en aucune chose et je pénètre moins le mystère de sa vie que celui des autres. Elle m'a toujours résisté avec une fermeté invincible. Je la perds facilement de vue et, quand je pense à elle, je ne puis m'en approcher autant que de ses compagnes. Je ne parviens pas à discerner si cette difficulté et cet oubli proviennent d'une cause mystérieuse ou s'ils résultent du mépris même que j’ai d'une simple femmelette. Mais j'y prendrai bien garde à l'avenir, car elle nous a donné des ordres par deux fois, récemment, sans que nous puissions résister à son empire ni à l'énergie souveraine avec laquelle elle nous a chassés de personnes possédées. Cela mérite toute notre attention et cette créature s’est attirée mon courroux par cette seule conduite. C'est pourquoi je jure de la persécuter et de la dompter et, à cette fin, je demande le concours de toutes vos forces et de toute votre malice. Car celui qui se signalera dans ce combat recevra de ma grande puissance des récompenses considérables. »

Toute la populace infernale, après avoir écouté Lucifer attentivement, loua et approuva ses intentions. Elle lui dit de ne pas craindre que cette femme compromît ses succès ou ternit ses triomphes, puisque son pouvoir était si grand qu'il avait assujetti à son empire le monde presque tout entier.

27. Les démons délibérèrent ensuite des moyens qu'ils prendraient pour persécuter la très-chaste Vierge Marie,

qu’ils reconnaissaient comme femme de très grande vertu et sainteté singulière, mais pas comme Mère du Verbe incarné. Après quoi, la Vierge Marie eut à soutenir un long combat contre Lucifer et ses suppôts d'iniquité et elle eut souvent l’occasion d’écraser la tête du dragon infernal.

Sans doute Dieu peut-il toujours maîtriser Satan et le garder impuissant. Mais le Seigneur dispense toutes choses en la manière qui convient le mieux à sa bonté infinie. C'est pour cette raison que le Très-Haut cacha à ces esprits rebelles la dignité de l'auguste Marie, le miracle de sa grossesse et son intégrité virginale avant et après l'enfantement. Ils ne reconnurent pas non plus la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ avec certitude avant sa mort. C’est seulement après cet événement qu’ils découvrirent plusieurs mystères de la rédemption sur lesquels ils s'étaient mépris. Aveuglés qu’ils étaient par leur orgueil démesuré, ils ne purent jamais pénétrer le mystère de l'humilité du Sauveur.

28. Lucifer cherche à contrer l’œuvre divine de la rédemption.

A partir de l'incarnation du Verbe, Lucifer ne put plus exercer son empire tyrannique sur le monde d’une façon aussi paisible que dans les siècles précédents. Dès l’Annonciation, lorsque le Verbe éternel prit chair humaine dans le sein virginal de Marie, ce fort armé sentit tout à coup l'action nouvelle, inconnue et énergique d'une puissance supérieure, qui le dominait et le terrassait, comme on l'a vu plus haut. Il éprouva ensuite la même chose lorsque l'Enfant Jésus et sa Mère entrèrent en Égypte et la même force surnaturelle de Marie vainquit le dragon en plusieurs autres occasions.

Le souvenir de ces événements accrut l'étrange impression qu'il ressentit à la vue des œuvres extraordinaires que notre Sauveur commença à opérer. Tout cela joint ensemble inspira une très grande frayeur à l’antique serpent, qui se mit à soupçonner l’existence dans le monde d'une nouvelle et redoutable puissance. Cependant, le mystère de la rédemption du genre humain lui était si bien dissimulé qu’il ne pouvait découvrir la vérité, bien qu’il se fût démené sans cesse, depuis sa chute, pour savoir quand et comment le Verbe éternel descendrait du ciel pour prendre chair humaine. C'était ce que l'orgueil du rebelle craignait le plus et c’est pourquoi il avait si souvent convoqué ses troupes en assemblée. Troublé par ce qui leur arrivait, à lui et à ses ministres, par le fait de Jésus et Marie, il se mit à se demander quelle force leur permettait de le repousser et de le soumettre.

Et comme il ne parvenait pas à découvrir le secret de tout cela, il résolut de prendre conseil auprès de ses principaux ministres des ténèbres, ceux qui étaient les plus consommés en ruse et en malice, et il poussa un horrible hurlement dans l'enfer, comme le font les démons pour communiquer entre eux. Et quand ils furent tous assemblés, il leur dit : «  Mes ministres et compagnons, qui avez toujours suivi ma juste rébellion, vous savez que, dans le premier état où le Créateur de toutes choses nous avait placés, nous le reconnûmes pour être l’auteur de notre existence et que nous l’honorâmes comme tel. Mais lorsqu'il nous ordonna, malgré notre beauté et notre grandeur quasiment divines, d'adorer et de servir la personne du Verbe en la nature humaine qu'il voulait prendre, nous résistâmes à sa volonté.

29. Je savais que je devais à Dieu cet honneur,

mais comme Il voulait s’incarner en une personne humaine, d'une nature vile et tellement inférieure à la mienne, je ne pus souffrir de lui être soumis et je me plaignis de ce que le Très-Haut n’entendait pas faire pour moi ce qu'il avait l’intention de faire pour cet homme. Il ne nous commanda pas seulement d'adorer le Verbe incarné, mais nous ordonna aussi de reconnaître pour notre régente une femme qui serait une simple créature terrestre et qu'Il choisirait pour être la mère de son Fils. Je ressentis ces injures aussi bien que vous. Nous nous y opposâmes et résolûmes de résister à cet ordre, et c'est pour cela que nous fûmes mis dans le malheureux état qui est le nôtre et condamnés aux peines que nous souffrons. Nous connaissons ces vérités et nous les confessons avec effroi entre nous,  mais il ne faut pas le faire devant les hommes, je vous l’interdis, afin qu'ils n’aient pas vent de notre ignorance ni de notre faiblesse. 

Mais si l’Homme-Dieu attendu et sa mère doivent causer notre ruine, il est certain que leur venue au monde sera notre plus cruel tourment et notre plus grand malheur. Pour cette raison, je dois faire tous mes efforts pour l'empêcher et pour les détruire, même s’il me faut bouleverser tout l'univers pour cela. Vous savez combien jusqu'à présent j'ai été invincible, puisqu'une si grande partie du monde est soumise à mon empire et à ma volonté, trompée qu’elle est par mes ruses. Depuis quelques années, je vous ai pourtant vus repoussés et domptés en plusieurs occasions, je vois que vos forces s'amoindrissent et moi-même je subis l'influence d'une puissance supérieure, qui m'intimide et en quelque sorte m'enchaîne. J'ai parcouru plus d'une fois avec vous tous les recoins de la terre pour tâcher d'y découvrir le fait nouveau auquel on pourrait attribuer cet affaiblissement et cette oppression que nous ressentons. Je ne crois pas que le Messie promis au peuple élu de Dieu ait paru, car non seulement nous ne le trouvons en aucun endroit du monde, mais aucun indice certain ne semble annoncer sa venue. Nous ne détectons nulle part ce bruit, cet éclat, cette pompe, qui marquerait sa présence parmi les hommes. Néanmoins je crains que le temps de sa venue au monde n'approche; ainsi il faut que nous déployions toute notre activité et toute notre fureur pour les détruire, Lui et la femme qu'il choisira pour être sa Mère. Si quelqu'un de vous se distingue par son zèle, je lui témoignerai une plus grande reconnaissance. Jusqu'à présent, j’ai trouvé des péchés, et les effets de ces péchés, en tous les hommes; je ne découvre en aucun la majesté et la grandeur dont se revêtira le Verbe incarné, quand il se manifestera à eux, afin qu’ils l’adorent et lui offrent des sacrifices. Ce sera là la marque infaillible de son avènement au monde et nous le reconnaîtrons à ce caractère distinctif de sa personne, à savoir qu’Il sera exempt du péché et des effets que produit le péché chez les enfants d'Adam. 

30. A cause de cela, ma confusion en est à son paroxysme,

poursuivit Lucifer, car si le Verbe éternel n'est pas descendu sur la terre, je ne puis découvrir la cause des choses insolites que nous sentons, ni deviner de qui cette force qui nous abat peut sortir. Qui nous a chassés de l'Égypte? Qui a renversé les temples et ruiné les idoles de ce pays, à travers lesquelles tous ses habitants nous adoraient? Qui nous combat maintenant en Galilée et dans les provinces voisines, et nous empêche d'aborder une foule de gens à l'heure de leur mort pour les pervertir? Qui tire du péché tant d'hommes qui se soustraient à notre juridiction et qui fait que d'autres corrigent leur vie et se plaisent à s'entretenir du royaume de Dieu?

Si cela continue ainsi, nous serons gravement menacés et il pourra en résulter de nouveaux tourments pour nous. Il faut donc y remédier et chercher encore s'il se trouve dans le monde quelque grand prophète ou saint qui a entrepris de nous persécuter. Pour moi, je n'en ai découvert aucun à qui je puisse attribuer un si grand pouvoir.

31. C'est seulement contre cette femme (Marie), notre ennemie, que j'ai une haine mortelle,

surtout depuis que nous l'avons persécutée dans le Temple, puis dans sa maison de Nazareth : car nous avons toujours été vaincus par la force qui la protège. Sa vertu triomphant de notre malice, elle nous a résisté avec une force invincible et je n'ai jamais pu sonder son cœur ni la blesser en sa personne. Cette femme a un fils (Jésus). A la mort de son père, elle et Jésus l’ont assisté, mais il nous fut à tous impossible d'approcher de l'endroit où ils se trouvaient. Ce sont des gens pauvres et méprisés et elle-même est une femmelette tout à fait ordinaire, qui mène une vie cachée. Je crois pourtant que le fils et la mère sont justes, car j'ai toujours tâché de les incliner aux vices qui sont communs aux hommes, mais il ne m'a jamais été possible d'exciter en eux le moindre des désordres et des mouvements vicieux qui sont si ordinaires et si naturels chez tous les autres. Je vois que le Dieu tout-puissant me cache l'état de ces deux âmes et il y a là sans doute quelque mystère caché, à nos dépends. Si cet homme n'est pas le Messie promis, du moins le Fils et la Mère sont-ils justes et, par conséquent, nos ennemis. Il n'en faut pas davantage pour que nous les persécutions et que nous travaillions à les abattre et à découvrir qui ils sont. Suivez-moi donc tous dans cette entreprise avec grande confiance, car je serai le premier à les attaquer. »

Lucifer acheva par cette exhortation son long discours. Il sortit aussitôt de l'enfer, suivi de cohortes innombrables de démons qui se répandirent dans le monde entier, le parcoururent plusieurs fois pour observer, avec toute la finesse de leur malice, les justes qui y vivaient et pour les mener en tentation. Mais notre Seigneur Jésus-Christ, en sa sagesse, dissimula longtemps aux yeux de l'orgueilleux Lucifer et de ses acolytes sa propre personne et celle de sa très sainte Mère, de sorte que les démons ne purent pas les voir, jusqu'au jour où notre Seigneur se rendit au désert et consentit à être tenté après y avoir observé un fort long jeûne.

Le Père céleste promit que tout homme qui prononcerait les noms de Jésus et Marie avec respect et foi obtiendrait la force de résister aux démons.

32. Conciliabule de Lucifer avec ses démons en enfer après la mort de notre Seigneur Jésus-Christ

La chute que Lucifer et ses démons firent des hauteurs du Calvaire jusqu'aux profondeurs de l'abîme fut encore plus violente que quand ils avaient été précipités du ciel. Et quoique ce triste endroit ait été de toujours un lieu de ténèbres, rempli des ombres de la mort, plein d'horreur, de misère et de tourments, il s’y produisit alors un désordre encore plus affreux : les damnés furent saisis d'une nouvelle épouvante et eurent à souffrir un tourment inhabituel à cause de la violence avec laquelle les démons se jetèrent sur eux en tombant. Il est vrai qu'ils n'ont pas le pouvoir de tourmenter les âmes dans l’enfer selon leur volonté, en les mettant dans des lieux où les peines sont plus ou moins grandes. C’est la puissance de la justice divine qui règle tout cela, en fonction du degré des tords de chacun des damnés.

Aussitôt que Lucifer eut reçu la permission de se relever, il se mit à nouveau à concocter ses desseins orgueilleux. Il les réunit tous et leur dit :

« Vous n'ignorez pas, vous qui avez depuis tant de siècles embrassé mon juste parti et qui m’êtes fidèles, vous n'ignorez pas l’injustice que je viens de subir de cet étrange Homme-Dieu. Durant trente-trois ans, Il m'a tenu en échec, me cachant sa nature divine et les mouvements de son âme, et Il a triomphé de nous par la mort même que nous lui avons procurée pour nous en défaire. Je l'ai abhorré avant même qu'il ait pris chair humaine et j'ai refusé de reconnaître qu’Il était plus digne que moi de recevoir les adorations de tous en qualité de souverain Seigneur. Et, bien que j'aie été précipité du ciel avec vous à cause de ce refus et revêtu de cette difformité si indigne de ma grandeur et de ma beauté primitive, ce qui me tourmente plus que ma déchéance, c'est de me voir si opprimé par cet Homme et par sa Mère.

33. Dès la création du premier homme, j’ai cherché infatigablement à détruire l’Homme-Dieu et sa Mère,

ou, du moins, à anéantir toutes ses créatures et à obtenir que personne ne le reconnût pour son Dieu et ne profitât de ses oeuvres. Tous mes efforts pour y parvenir ont été vains, puisqu’ Il m'a vaincu par son humilité et par sa pauvreté, qu'il m'a renversé par sa patience et, enfin, qu'il m'a privé par sa passion et par sa mort ignominieuse de l'empire que j'exerçais sur le monde. Cela me tourmente tellement, que si je pouvais l'arracher de la droite de son Père où il va s'asseoir triomphant, et l'entraîner ensuite, avec tous ceux qu'il a rachetés, dans les abîmes où nous sommes, je n'en serais pas encore satisfait et ma rage ne serait pas encore apaisée.

Est-il possible que la nature humaine, si inférieure à la mienne, doive être autant élevée au-dessus de toutes les créatures! Qu'elle soit si aimée et si favorisée de son Créateur qu'il l'ait unie à lui-même en la personne du Verbe éternel!

Pourquoi m'a-t-Il persécuté dès avant l’incarnation du Verbe pour m’anéantir ensuite à ce point ?

J'ai toujours regardé le Verbe éternel comme mon plus cruel ennemi. Il m'a toujours été odieux.

34. O hommes si favorisés du Dieu que j'abhorre

et si comblés des bienfaits de son ardent Amour, comment empêcherai-je votre bonheur? Comment vous rendrai-je aussi malheureux que moi, puisque je ne puis anéantir la nature que vous avez reçue ?

Que ferons-nous maintenant, ô mes sujets? Comment rétablirons-nous notre empire? Comment recouvrerons-nous nos forces pour combattre les hommes? Comment pourrons-nous désormais les vaincre?

Car dorénavant, à moins que les mortels ne soient tout à fait insensibles et ingrats, à moins qu'ils ne soient plus endurcis que nous à l'égard de cet Homme-Dieu qui les a rachetés avec tant d'amour, il est certain qu'ils le suivront tous à l'envi. Ils lui donneront leur cœur et embrasseront sa loi ; personne ne voudra plus prêter l'oreille à nos mensonges; ils fuiront les vains honneurs que nous leur promettons et rechercheront les mépris ; ils s'attacheront à mortifier leur chair et reconnaîtront le danger des plaisirs ; ils abandonneront les richesses pour embrasser la pauvreté, qui a été si appréciée par leur Maître, et ils dédaigneront tout ce que nous pourrons offrir à leurs sens, pour imiter leur véritable Rédempteur. Ainsi notre royaume sera détruit puisque personne ne viendra demeurer avec nous dans ce lieu de confusion et de supplices ; ils acquerront tous le bonheur que nous avons perdu ; ils s'humilieront et souffriront avec patience et rien ne viendra plus satisfaire ma fureur et mon orgueil.

O malheureux que je suis, quels tourments me cause ma propre erreur! Quand j'ai tenté l’Homme-Dieu dans le désert, cela n'a servi qu'à lui faire remporter la victoire sur moi et à donner aux hommes un moyen efficace pour me vaincre. Si je l'ai persécuté, il n'en a que mieux fait éclater son humilité et sa patience. Si j'ai convaincu Judas de le livrer et les Juifs de le crucifier avec tant de cruauté, cela n'a servi qu’à précipiter ma ruine et le salut des hommes, et à établir dans le monde cette doctrine que je voulais détruire. Comment Celui qui était Dieu a-t-il pu s'humilier de la sorte? Comment a-t-il pu accepter tant de souffrances de la part d'hommes si méchants? Comment ai-je pu moi-même tant contribuer à rendre les fruits de la rédemption des hommes si abondants et si admirables?

35. Comme elle est grande la

puissance de l’Homme-Dieu,

qui me cause de tels tourments et me rend si impuissant ! Et cette femme, qui est sa Mère et mon ennemie, comment se fait-t-il qu’elle soit si forte et invincible ? Ce pouvoir est extraordinaire chez une simple créature. Sans doute le reçoit-elle du Verbe éternel, à qui elle a donné la chair humaine. Le Tout-Puissant m'a toujours fait une guerre à outrance par le moyen de cette femme, que mon ambition m'a fait détester dès le premier moment où son image me fut représentée. Mais si je ne parviens pas à assouvir ma haine et à satisfaire mon orgueil, je n'en persisterai pas moins à combattre perpétuellement ce Rédempteur, sa Mère et les hommes. Eh bien donc, compagnons, voici le moment de nous livrer à notre haine contre Dieu. Approchez-vous pour conférer avec moi sur les moyens dont nous nous servirons.

Les principaux démons répondirent à cette sinistre invitation et encouragèrent Lucifer en lui communiquant divers desseins qu'ils avaient couvés pour empêcher le fruit de la rédemption chez les hommes.

36. Ils convinrent tous qu'il n'était pas possible de s'attaquer à la personne du Christ,

de diminuer le prix infini de ses mérites, de détruire l'efficacité de ses sacrements ou de modifier la doctrine qu'Il avait prêchée. Néanmoins, il fallait inventer de nouveaux moyens pour empêcher les hommes de faire leur profit des nouvelles faveurs que Dieu souhaitait leur accorder pour leur salut et essayer de les séduire par de plus grandes tentations. Plusieurs démons particulièrement rusés dirent :

37. « Les hommes disposent maintenant d’une nouvelle doctrine,

d’une loi très puissante, de nouveaux sacrements, qui sont efficaces, d’un nouveau modèle, qui est le Maître des vertus, et d’une puissante avocate en cette Femme extraordinaire. Mais les inclinations et les passions de la nature humaine seront toujours les mêmes et les choses délectables et sensibles n'ont pas changé. Aussi devons-nous mener contre les hommes une guerre encore plus vigoureuse, les attirer à nous par nos suggestions et exciter leurs passions afin qu'ils se livrent à elles entièrement, sans considérer les suites funestes que cela entraînera. »

Après cette délibération , les démons se partagèrent en plusieurs bandes, suivant les différents vices, et répartirent entre eux les offices qu'ils devaient exercer pour tenter les hommes avec toute l'astuce possible. Ils décidèrent qu'ils devaient s'efforcer de maintenir l'idolâtrie dans le monde, mais que, si elle disparaissait, ils feraient naître de nouvelles sectes et des hérésies, en choisissant à cet effet les hommes les plus pervers et les plus corrompus, qui seraient les premiers à les embrasser et à les enseigner. C'est dans ce conciliabule infernal que furent inventées les hérésies d'Arius, de Pélage, de Nestor et toutes celles qui se sont produites dans le monde jusqu'à nos jours, ainsi que celles qui apparaîtront à l’avenir. Lucifer approuva ce système diabolique parce qu'il était contraire à la vérité divine et sapait le fondement du salut des hommes qu’est la foi. Et il félicita , privilégia et honora les démons qui l'avaient imaginé et s'étaient chargés de chercher les impies capables de répandre ces erreurs.

38. D'autres démons promirent de pervertir les inclinations des enfants dès leur berceau et même dès leur conception,

se chargeant d’influencer les parents dans le même sens ; d'autres encore, de rendre les parents négligents dans l'éducation de leurs enfants et d'inspirer aux enfants de l'antipathie pour leurs parents. Il y en eut qui s'offrirent à semer la division entre les époux, à leur faciliter l'adultère et le mépris de leurs obligations réciproques et de la fidélité qu'ils se doivent. Tous contractèrent l'engagement de propager parmi les hommes les querelles, la haine, la discorde et la vengeance, en les incitant au mensonge, à l'orgueil, à la sensualité, à l'avarice et à l'ambition, et de leurs inspirer, par de faux arguments, la haine de toutes les vertus que Jésus-Christ leur avait enseignées.

Ils cherchèrent surtout à faire oublier aux mortels la Passion et la mort du Christ, les bienfaits de la rédemption et les supplices éternels de l'enfer. Par tous ces moyens, les démons espéraient que les hommes négligeraient les choses spirituelles et le salut de leur âme.

Lucifer leur dit : «  Je ne doute pas que nous obtiendrons un succès facile sur ceux qui n'embrasseront pas la loi que le Rédempteur a donnée aux hommes. Mais avec ceux qui la suivront, le combat sera très dur. Néanmoins, je suis décidé à déverser toute ma rage contre eux et à les persécuter cruellement. Nous devons leur faire une guerre acharnée jusqu'à la fin du monde. Je vais m’employer à semer mon ivraie dans cette nouvelle Église, c'est-à-dire l'ambition, l'avarice, la sensualité, les haines mortelles et tous les vices dont je suis la source. Car une fois que les péchés se seront multipliés parmi les fidèles, ils irriteront Dieu par leur ingratitude et l'obligeront à leur refuser les secours de la grâce. Et lorsqu’ils auront obstrué le chemin du salut par leurs iniquités, nous sommes sûrs de remporter sur eux de grandes victoires.

39. Il faut aussi que nous travaillions à leur ôter la piété et le goût de tout ce qui est spirituel et divin,

de sorte qu'ils ne comprennent plus la valeur des sacrements ou qu'ils les reçoivent sans s'être purifiés de leurs péchés ou, du moins, sans dévotion. Car, ces bienfaits étant de nature spirituelle, il est indispensable de les recevoir avec ferveur pour en recueillir le fruit. Et si les mortels méprisent leur remède, ils feront peu de choses pour leur salut et résisteront moins à nos tentations. Ils ne remarqueront pas nos mensonges, ils oublieront les faveurs célestes, méconnaîtront la mémoire de leur Rédempteur et dédaigneront l'intercession de sa Mère. Cette profonde ingratitude les rendra indignes de la grâce et leur Dieu et Sauveur sera trop irrité pour la leur accorder. Je veux que tous vous secondiez mon entreprise et que vous y apportiez tous vos soins, sans perdre ni temps ni occasion d'exécuter ce que je vous commande. »

40. Il n'est pas possible d'exposer tout

ce que Lucifer et ses ministres résolurent, en cette occasion, d’entreprendre contre la sainte Église et ses enfants, pour tâcher d'absorber « les eaux du Jourdain » (Job 40, 23). Il nous suffira de dire que cette conférence dura presque une année entière après la mort de Jésus-Christ, afin de considérer dans quel état se trouvait le monde avant et après cette précieuse mort. Et si elle ne suffit pas pour ramener les mortels dans le chemin du salut, cela montre bien l'étendue du pouvoir de Lucifer et l'acharnement de sa haine contre les hommes, si bien que nous pouvons dire avec saint Jean :

« Malheur à la terre, car le diable est descendu chez vous, frémissant de colère et sachant que ses jours sont comptés » (Ap 12,12).

41. Mais, hélas! Faut-il que les hommes d’aujourd’hui aient perdu, pour leur plus grand mal, le souvenir de ces vérités si importantes !

Notre ennemi est rusé, cruel et vigilant, et nous restons cependant les bras croisés! Doit-on s'étonner que Lucifer soit devenu si puissant dans le monde, quand tant de gens l'écoutent, l'accueillent et croient à ses mensonges, et que si peu lui résistent. C’est qu'ils ne songent pas à la mort éternelle que cet implacable ennemi cherche à leur procurer.

42. Les saintes Écritures et les écrits des pieux docteurs

témoignent de la malice et de la cruauté vigilantes avec lesquelles les démons persécutent les membres de la sainte Eglise, s’efforçant de les entraîner, si c’était possible, dans les tourments éternels. Nous savons aussi, par les mêmes Écritures, combien le pouvoir infini du Seigneur nous défend, afin que, si nous voulons nous prévaloir de sa protection invincible et coopérer avec la Grâce, nous marchions en sûreté jusqu’à ce que nous soyons parvenus au bonheur éternel qu’il nous a préparé par les mérites de notre Sauveur Jésus-Christ.

Saint Paul dit que notre espérance n’est pas vaine et Saint Pierre ajoute, après nous avoir invités à décharger toutes nos inquiétudes sur le Seigneur : « Soyez sobre et veillez, car le démon, votre ennemi, rôde autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (1 P 5,8).

Ces avis et d’autres mises en garde sont valables pour tous les hommes. Par tous ces avertissements et par leur expérience quotidienne, les enfants de l’Église pourraient se faire une juste idée des ruses et des machinations que les démons emploient pour nous perdre. Cependant, les hommes charnels ne prêtent attention qu’à ce qui frappe les sens, vivent dans une fausse sécurité et ignorent la cruauté secrète avec laquelle Satan les pousse à leur perte. Ils ignorent aussi la protection que leur procure le Seigneur et, dans leur aveuglement, ils ne reconnaissent pas plus les bienfaits divins qu’ils ne craignent le péril de l’enfer. Plongés dans une léthargie effroyable, ils ne sentent pas leur propre mal et n’ont pas compassion d’eux-mêmes.

43. Pour tirer de ce funeste sommeil ceux qui liront cette histoire,

j’ai appris du Seigneur que j’avais reçu, en tout ce que j’ai écrit, une lumière particulière qui m’a découvert les conciliabules secrets et pleins de méchanceté qu’ont tenus et que tiennent encore les démons contre les mystères de Jésus-Christ, contre l’Église et contre ses enfants.

Cette inimitié de Lucifer et de ses démons est aussi ancienne que leur désobéissance. La colère et la cruauté de Lucifer contre les hommes sont à la mesure de son orgueil vis-à-vis de Dieu, depuis qu’il a appris au ciel que le Verbe éternel voulait prendre chair humaine et naître de la Femme qu’il vit revêtue du soleil. Comme il ne peut exercer sa haine contre le Seigneur, il l’assouvit en s’acharnant sur les œuvres de sa toute-puissance. Et comme encore le démon, du fait de sa nature angélique, s’attache obstinément à ce que sa volonté a une fois décidé, sans jamais lâcher prise, il ne saurait cesser de persécuter les hommes, quoiqu’il le fasse par différentes méthodes. Il change de ruses, mais pas d’intention, et sa haine, au contraire, s’est accrue et croît encore au fur et à mesure que Dieu accorde ses faveurs aux justes et aux saints de son Église.

44. Mais comme notre ennemi est un esprit intelligent, qui ne se lasse jamais dans ses opérations,

il est si diligent à nous persécuter, qu’il commence ses poursuites dès le début de notre existence dans le sein de notre mère et les continue jusqu’à ce que l’âme se sépare du corps.

Ainsi nous expérimentons ce que disait Job, que la vie de l’homme sur la terre est un combat perpétuel. Ce combat ne consiste pas seulement en ce que nous sommes conçus dans le péché originel et que nous venons au monde avec une concupiscence rebelle et des passions déréglées, qui nous inclinent au mal. Indépendamment de notre disposition à la rébellion, le démon, pour nous combattre, se sert de toutes ses ruses et du pouvoir que nous lui donnons, et aussi de nos sens, de nos puissances, de nos inclinations et de nos passions.

Il tâche encore par tous les moyens de nous ravir la vie et de nous empêcher d’obtenir le salut éternel. Il ne laisse passer aucune occasion de nous pervertir et de nous nuire, afin de nous faire perdre la grâce, et ceci dès l’instant de notre conception jusqu’à la dernière heure de notre vie, qui est celle qui termine aussi notre combat.

Ces attaques du démon se dirigent surtout contre les enfants de l’Église.

45. Aussitôt que les démons perçoivent le fait de la conception naturelle d’un enfant,

ils observent en premier lieu l’intention des parents, s’ils sont en état de péché ou en état de grâce, et s’ils ont abusé ou non de leurs facultés sexuelles.

Puis ils étudient les tendances naturelles des parents, car ils les communiquent généralement à leurs enfants. A partir de ces données et grâce à leur longue expérience, ils tirent des conclusions sur la complexion et les inclinations de l’enfant à naître, et font de savants pronostics sur son avenir.

Si ces pronostics sont favorables pour l’enfant, ils font tous leur possible pour empêcher qu’il vienne au monde et reçoive le baptême. De cette façon, ils iraient aux limbes, où ils seraient privés éternellement de la vision de Dieu.

En ce qui concerne les infidèles et les idolâtres, les démons ne prennent pas tant de peine parce qu’ils sont assurés de la damnation des enfants et de celle de leurs parents.

46. Le Très-Haut a garanti aux hommes de diverses manières sa protection pour les défendre contre cette méchanceté du dragon

La manière commune est celle de sa providence générale, par laquelle il gouverne les causes naturelles, afin qu’elles aient leurs effets au moment convenable, sans que la puissance des démons puisse les arrêter ou les perturber. A cet effet, le Seigneur a limité leur pouvoir. S’Il les laissait libres d’exercer leur méchanceté implacable, ils sèmeraient le chaos sur terre. Mais la bonté du Créateur ne le permet pas.

Les démons, ses ennemis déclarés, ne remplissent dans l’univers que le rôle de vils bourreaux dans une société bien organisée et, même en cela, ils ne font que ce qui leur est ordonné ou permis. Et si les hommes dépravés ne coopéraient pas avec ces ennemis, accueillant leurs mensonges et commettant des fautes dignes de châtiment, l’ordre établi dans toute la nature se maintiendrait. Les causes générales et particulières produiraient leurs effets propres et il n’arriverait pas, parmi les fidèles, tant de malheurs en tout genre, de mauvaises récoltes, de maladies, de morts subites et autres maux.

Beaucoup de maladies congénitales, qui affectent les enfants dès leur naissance, sont dus aux désordres et aux péchés des hommes. Nous donnons nous-mêmes des armes au démon pour nous combattre et nous méritons d’être châtiés par sa malice, puisque nous nous livrons à lui.

47. En plus de cette providence générale, nous jouissons de la protection particulière des saints anges

Cette protection commence dès le sein de notre mère et dure jusqu’au moment où notre âme comparaîtra devant le tribunal de Dieu, pour être traitée selon ses mérites. Dès l’instant de la conception d’un enfant, le Seigneur ordonne aux anges de protéger et l’enfant et la mère. Plus tard, Il assigne à l’enfant un ange particulier pour sa garde.

On ne saurait exprimer avec quelle malice et quel soin les démons tâchent de pervertir les hommes et de les faire tomber dans quelque péché aussitôt qu’ils ont l’usage de la raison.

48. Ils s’efforcent de les accoutumer dès leur enfance à toutes sortes d’actes vicieux, en leur faisant entendre et voir des choses qui portent au mal et en incitant les parents à négliger les précautions nécessaires pour préserver leurs enfants en leur jeune âge

A cette époque, tout ce qui frappe leurs sens s’imprime en leur âme comme sur une cire molle et c’est par là que le démon influence leurs inclinations et leurs passions. Et quand il les a fait tomber dans quelque péché, il prend incontinent possession de leur âme et acquiert un nouveau droit sur eux pour les attirer vers d’autres vices.

49. Les soins que prennent les saints anges d’écarter de nous tous ces dangers et de nous défendre du démon ne sont pas moins grands

Ils envoient souvent aux parents de saintes inspirations, qui les incitent à veiller à l’éducation de leurs enfants, à les instruire en la loi de Dieu, à les former à la pratique de la charité chrétienne et aux formes de dévotion, à les éloigner des occasions de faire le mal et enfin à les accoutumer à l’exercice des vertus.

Ils envoient aussi de saintes inspirations aux enfants à mesure qu’ils avancent en âge et ont de grandes disputes avec les démons à cause de cette protection : car les malins esprits allèguent contre les enfants tous les péchés des parents et les actes répréhensibles des enfants eux-mêmes. Même lorsque ces actes ne sont pas de véritables péchés, les démons disent qu’ils sont leur oeuvre à eux et qu’ils ont le droit de continuer cette oeuvre dans les âmes des enfants. Et lorsque les enfants arrivent à l’âge de raison et commencent à pécher, les démons redoublent leurs efforts pour empêcher les anges de tirer leurs protégés du péché.

50. De leur côté, les anges allèguent les vertus des parents et des ancêtres des enfants,

ainsi que les bonnes actions de ces derniers. S’ils n’ont fait que prononcer le nom de Jésus ou de Marie lorsqu’on le leur a appris, ils l’allèguent pour les défendre, disant qu’ils ont commencé à honorer le saint nom du Seigneur et celui de sa Mère. Et s’ils ont d’autres dévotions, s’ils savent et récitent les prières chrétiennes, les saints anges s’en servent encore et se prévalent de tout cela comme d’armes propres à l’homme pour le défendre du démon. Car, par chaque bonne oeuvre que nous faisons, nous lui ôtons quelque chose du droit qu’il a acquis sur nous par le péché originel et, a fortiori, par les péchés actuels.

51. Quand l'homme est parvenu au plein usage de la raison, le combat entre les anges et les démons augmente encore d’intensité

Car, dès que nous avons commis un péché, le dragon infernal redouble de fureur pour nous faire perdre la vie avant que nous n’ayons fait pénitence, afin que nous soyons damnés. Si les hommes pouvaient voir toutes les embûches que le démon leur dresse à cause de leurs propres péchés, ils marcheraient tous en tremblant à chaque pas.

Mais, ignorant les périls où ils sont, ils vivent dans une fausse et trompeuse sécurité. C'est pourquoi il est dit qu’il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. A mesure que les hommes multiplient leurs péchés, le démon acquiert de nouveaux titres de possession sur leurs âmes et, s'il ne peut leur ôter la vie, du moins les traite-t-il comme de vils esclaves. Il s’enorgueillit de ce qu'ils lui appartiennent chaque jour davantage et de ce qu'ils le veulent bien eux-mêmes, alléguant qu'il n'est pas juste de les lui enlever ni de les secourir, puisqu'ils n'en profitent pas, ni de leur appliquer les mérites de Jésus-Christ, puisqu'ils les méprisent, ni l'intercession des saints, puisqu'ils les oublient.

Tels sont les moyens, entre autres, que le démon utilise pour empêcher ceux qu’il considère comme siens de mettre le temps de la pénitence à profit. Et s'il n’y parvient pas, il tâche de les détourner des voies par lesquelles ils peuvent arriver à la justification. Toutefois, jamais une âme n'est privée de la protection divine ni du secours des saints anges, qui nous préservent maintes fois du péril de la mort. Cette vérité est telle, qu'il ne se trouve pratiquement pas d’homme qui ne l'ait éprouvé au cours de sa vie.

52. Les anges ne cessent de nous venir en aide par ce qu’ils nous inspirent ou par leurs mises en garde

Ils se servent des causes naturelles et d’autres moyens convenables pour nous avertir des malheurs dont nous sommes menacés et nous inciter au bien.

Les ennemis emploient aussi toute leur malice pour porter les hommes à multiplier leurs péchés, afin que la mesure de leurs iniquités soit bientôt comble, que leur vie soit écourtée, et avec elle le temps de la pénitence, et qu’ils puissent les précipiter dans leurs tourments. Les saints anges, qui se réjouissent de la conversion du pécheur, mais ne peuvent pas la lui procurer malgré lui, s'efforcent autant qu'ils le peuvent de détourner les enfants de l'Église de leurs désordres. Et s’ils n’y parviennent pas, ils en appellent alors à l'intercession de la très sainte Vierge Marie, et la prient de s'interposer comme médiatrice auprès du Seigneur et de se charger de mettre en fuite les démons.

Néanmoins, la jalousie qu'ils éprouvent envers les hommes de ce qu'ils peuvent arriver à la jouissance de Dieu et la fureur avec laquelle ils désirent les priver de ce bonheur l'emportent, chez les démons, sur la honte de la défaite et les poussent à nous persécuter jusqu'à la fin de notre vie. Il m'a été révélé que, si les hommes n'avaient pas offensé la divine miséricorde d'une manière si excessive par leurs péchés, Dieu userait plus souvent de sa toute-puissance pour défendre bien des âmes, notamment par des interventions miraculeuses. Il en userait surtout en faveur du corps mystique de l'Église, en déjouant les complots que trame l'enfer pour perdre la chrétienté, comme nous le voyons de nos propres yeux en ces temps malheureux.

Mais nous ne méritons pas que la puissance divine nous défende. Car nous provoquons tous la justice du Seigneur : le monde s'est allié à l'enfer et Dieu permet qu'il se soumette à sa tyrannie parce que les hommes s'obstinent, dans leur déplorable aveuglement, à rivaliser de folie entre eux.

53. Cette protection du Très-Haut éclata en la conversion de saint Paul

Jusqu'au moment où il se mit à persécuter l'Église, sa vie se déroula au milieu de divers événements sur la portée desquels le démon se méprit. Mais Lucifer l'observa dès sa conception, sonda son caractère et fut préoccupé du soin avec lequel les anges le protégeaient. Leur sollicitude excita sa haine et lui fit chercher les moyens de le faire périr dans ses premières années. Ce dessein ayant échoué, il tâcha, à l’inverse, de lui conserver la vie quand il le vit persécuter l'Église.

Dès lors c’est en vain que les anges essayèrent de faire revenir Saul de son égarement. Mais notre puissante Reine accourut à son secours, regardant cette cause comme la sienne propre. Grâce à elle, Jésus-Christ déploya sa force divine et l'arracha des griffes du dragon : dès que Jésus-Christ apparu, le diable fut confondu et précipité dans l'abîme, avec tous les démons qui accompagnaient Saul sur la route de Damas.

54. En cette occasion, Lucifer et ses suppôts sentirent la force invincible de la toute-puissance divine

Ils en furent tellement accablés et terrifiés que, pendant plusieurs jours, ils restèrent prostrés au fond des enfers. Mais, aussitôt que le Seigneur leur eut ôté les lumières qu'il leur avait données pour les confondre, ils se mirent à nouveau à fomenter un plan de vengeance.

Ayant convoqué les autres démons, Lucifer leur adressa ces paroles : « Comment ma fureur pourrait-elle s’apaiser vu les outrages que je reçois chaque jour de ce Verbe incarné et de cette femme qui l'a conçu et enfanté ? Où est maintenant ma force? Où est ma puissance ? Où est ma colère? Où sont les triomphes que j'ai remportés sur les hommes, depuis que sans raison Dieu m'a précipité des cieux dans cet abîme? Il semble, mes amis, que le Tout-Puissant veuille fermer les portes de l’enfer et ouvrir celles du ciel, de sorte que notre empire sera détruit et que mon désir d'entraîner tous les hommes dans nos tourments ne pourra être assouvi.

Si Dieu fait tant de merveilles en leur faveur, après les avoir rachetés par sa mort, s'Il leur témoigne tant d'amour, s'Il les attire dans son amitié avec tant de force et de prodiges, ils se laisseront sans doute convaincre, fussent-ils aussi insensibles que les bêtes féroces, et eussent-ils un cœur aussi dur que le diamant. Ils l'aimeront et le suivront tous, sinon ils sont plus rebelles et plus obstinés que nous. Quelle âme sera assez stupide pour ne pas se montrer reconnaissante envers cet Homme-Dieu, qui souhaite lui procurer sa propre gloire avec tant de tendresse?

Saul était notre ami, l'instrument de mes desseins, soumis à ma volonté et à mon empire, ennemi du Crucifié, et je lui réservais les tourments les plus cruels dans cet enfer. Pourtant il me l'a arraché des mains lorsque je m'y attendais le moins et, de son bras fort et puissant, il a élevé ce petit homme terrestre à une grâce et à des faveurs si sublimes que nous-mêmes, ses ennemis, nous ne pouvons nous défendre d'une espèce d'admiration.

55. Qu'est-ce qu'a fait Saul pour mériter un bonheur si extraordinaire?

N'était-il pas à mon service, exécutant mes ordres et bravant Dieu lui-même? Or, si Dieu a été si généreux envers lui, que ne le sera-t-Il pas envers de moindres pécheurs! Même s’Il n’opère pas leur conversion par d'aussi grands prodiges, Il les appellera et les attirera à Lui par le baptême et les autres sacrements. Cet exemple si rare Lui suffira pour attirer le monde entier. Moi qui prétendais me servir de Saul pour détruire l'Église, voilà qu’il la défend maintenant avec un intrépide courage ! Faut-il que je vois la vile nature humaine élevée à la félicité et à la grâce que j'ai perdues et qu’elle entre dans les cieux d'où j'ai été chassé? La colère que j’en ressens me tourmente plus que le feu qui m’entoure de toutes parts. J'enrage de ne pouvoir m'anéantir. Pourquoi Dieu ne le fait-il pas et me condamne-t-Il à un pareil supplice?

Mais dites-moi, mes sujets, que ferons-nous contre ce Dieu si puissant? Nous ne pouvons rien contre Lui, mais nous pouvons nous en venger sur les hommes qu'Il aime tant.

Bravons donc sa volonté et faisons échouer ses plans. Et comme ma grandeur est plus que jamais irritée contre cette femme notre ennemie, qui lui a donné chair humaine, je veux de nouveau essayer de la détruire et de me venger de l'injure qu'elle nous a faite en nous ôtant Saul et en nous jetant dans cet enfer. Je ne prendrai pas de repos avant de l’avoir vaincue. Je jure donc de tourner contre elle tous les artifices que j'ai inventés contre Dieu et les hommes, depuis que j'ai été précipité dans cet abîme. Suivez-moi tous pour m'aider à exécuter ma volonté. »

Quelques démons répondirent en ces termes : « Notre chef, nous sommes prêts à vous obéir, sachant combien cette femme, notre ennemie, nous opprime et nous tourmente. Mais nous avons tout lieu de craindre qu'elle nous résiste à elle seule et fassent échouer tous nos plans et tous nos efforts. Car nous avons vu en d'autres circonstances combien elle nous est supérieure. Ce qui la touchera le plus sensiblement, ce sera que nous entreprenions quelque chose contre les imitateurs de son Fils, parce qu'elle les aime comme une mère et en prend le plus grand soin. Il faut donc que nous nous mettions tous en même temps à persécuter les fidèles et, ensuite, vous tournerez toute votre colère contre cette femme. »

Lucifer approuva ce conseil et témoigna sa reconnaissance envers ceux qui l'avaient proposé. Tous résolurent de s’employer à détruire l'Église.  

56. Enseignement de la Reine du ciel

Ma fille (Maria d’Agreda), il est impossible de décrire la jalousie, la méchanceté et la perfidie de Lucifer et de ses démons à l’égard des hommes. Ils font tout pour empêcher les bonnes oeuvres que les hommes veulent faire et s’efforcent, par la calomnie, d’en dénaturer le caractère et d’en détruire les effets. Quant aux oeuvres mauvaises, leur malice en invente toujours de nouvelles qu’ils cherchent à inspirer aux âmes.

On ne saurait compter ceux que j'ai délivrés des griffes du dragon infernal pour avoir eu une certaine dévotion envers moi, n'eût-elle abouti qu'à réciter un seul Ave Maria, ou à prononcer une seule parole en mon honneur et pour m'invoquer. Ma charité envers les hommes est si grande que, s’ils avaient recours à moi à temps et avec sincérité, il n'en périrait aucun.

 

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